Encore un pas…

Je sens mon cœur, dans chaque doigt, battre la chamade. Les pulsations s’accélèrent. Mon souffle court de fumeur gratte ma gorge. L’air pique. Par moment je tremble et la tête me tourne. C’est plutôt agréable, si on fait abstraction de cette pente caillouteuse derrière moi. Je respire.

Encore un pas et j’aurais dépassé le Mont Blanc.

Il fait froid dans mes chaussures. Je sens l’air glacé brûler mon visage. Autour de nous, ce nuage n’en finit plus. Une pierre tombe au loin et en entraine d’autres dans sa chute. Je reste là à regarder cette course se disperser dans la brume. Puis mes mains accrochent une roche, hissent ce corps plus haut. Un lichen vert colore mes doigts. Ça sent la pierre humide. La crête de l’Iliniza Nord doit être devant nous. Derrière ce nuage.

Dans les nuages, l'Iliniza Nord

Encore un pas et j’aurais dépassé mes attentes.

Nouveau vertige. Je crache ma salive, attrape une bouteille. L’eau ne mouille plus. Je bois et ma bouche redevient sèche. Le sol, un sable rouge et humide se dérobe sous mes pieds. Je me retourne, Olivia sourit. Devant nous pas de chemins, on devine là, la marque du pic d’un marcheur, ici une vague empreinte.

Encore un pas et on fait demi tour.

Il faut avancer. À droite, entre ces gros rochers, les prises seront plus solides. Dix mètres au dessus de nous, un fanion fend l’air. Le signal d’un danger, de la bonne route ? On avance. Mes pensées divaguent un peu plus. Je me concentre sur du calcul mental pour vérifier si mon cerveau respire encore. Par associations d’idées, je pense à Laurent Romejko puis à Chantal. Je ris. C’est bon signe. Mon pied gauche ripe. Main droite à terre, je rattrape.

Encore un pas et j’arrête de trembler.

Encore un pas dans les nuages

Olivia veut avancer. Discussions. On continue. Je m’amuse là-haut mais bordel, où est ce foutu chemin ? On tente l’approche sablonneuse, pour contourner cet amas de pierre menaçant. L’avancée est lente. Chaque pas est une glissade. Quelques centimètres gagnés, autant de perdus. Je ne pense plus à ma respiration et donc, respire mieux. On sort du nuage. Non, le nuage sort de nous. La crête se dévoile là, à une trentaine de mètres, menaçante, un fantôme aiguisé et rougeâtre. La pente devient plus raide et c’est à l’intuition qu’il va falloir grimper là haut.

Je ne me fie pas à la mienne. Je pense à la descente et à ses pièges. La peur me gagne. J’entends à nouveau la menace amicale du grand-père d’Olivia si je ne la ramène pas.

Encore un pas et j’aurais dépassé mes limites.

Je regarde derrière moi. Une pause. Remuer la poussière de mes mots pour décrire cette montagne noyée dans la brume m’est difficile. On cause donc de la suite. Olivia consent à faire demi-tour.

Olivia dans la descente et les nuages

Envisageons la descente. La route que nous venons de prendre est exclue. Autre chemin, cette terre rouge. Elle m’attire, attise même mon désir de filer comme une pierre.

Encore un pas et je tente un triple loops.

Descendre a été un jeu. Glissades contrôlées et faiseur d’avalanche. Aussi haut, autant continuer à en suer pour s’habituer à cette altitude. On entame la montée de l’Iliniza Sud. Plus dangereuse martèlent les guides de papier. Notre but n’est que de marcher, monter aussi haut que possible. Pas faire les fous.

Et puis… un drôle de guide veille sur nous. Là, devant, une renarde. Oui, j’ai décidé qu’il s’agissait d’une femelle… à cent mètres devant nous, elle s’agite, nous surveille. Nous avançons, elle avance. Puis disparaît derrière une roche. Nous continuons. Elle réapparait plus proche. S’assoit et nous scrute. On reste là, à se regarder. Une photo. Elle ne bouge pas. Nous grimpons. Elle s’échappe encore. Et finalement, se pose, à une trentaine de mètres. Sa longue queue rousse sous son ventre. Enroulée dans la roche elle baille, nous regarde toujours. On avance. Encore un pas vers cet étonnant totem. Le chemin passe à cinq mètres d’elle. On se regarde. Elle se couche, ne fait plus attention à nous. Sur le lichen vert, sa rousseur tranche. À dix mètres d’elle nous coupons dans la roche pour ne pas la déranger davantage. Dernière image.

La Renarde des Ilinizas

Le Cotopaxi (5897m ) vendredi soir, s’annonce bien.

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5 commentaires pour Encore un pas…

  1. Stephanie dit :

    Après 1h30 de transport en commun parisien et une journée de travail qui se profile …ça fait du bien de prendre l’air avec vous…
    Je vous envie , profitez pour nous !!!!
    Pleins de bisous
    Stéph

  2. Jacques dit :

    salut
    vos photos donnent de la fraicheur, on crève de chaud à Paris en ce début juillet avec en prime la pollution. Antoine, respire à fond, çà va te nettoyer les poumons.
    Jacques

  3. Anaïsella dit :

    Merci de ces belles descriptions. La vie au dedans, au dehors, qui palpite et qui vibre fort. Je vous embrasse tous les deux, pensez à nous, dans la brume, sous le soleil, de ces hauteurs, pensez à nous !

  4. La Dragonne dit :

    Cette renarde est magnifique…
    Dis c’est quoi le lien entre Romejko et moi là haut ? Qu’on rigole aussi, quoi ! :)
    Merci encore pour hier soir c’était pur bonheur !

    • Héhéhéhé. Alors, le lien romejko et toi : sur FB le compte planet.fr yavait une question sur romejko et j’ai marqué une connerie sur une nuit au club med. Je pensais que t’avais vu… rien de grave hein…. c’est tout….
      Et sinon oui, c’était du pur bonheur… surtout à minuit (;

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