Pieds nus chez les Shuars

Nous ne connaissons pas leur vie, mais ces trois jours passés en compagnie des indiens Shuars aux abords de Puyo, dans la selva (la jungle), nous ont permis d’en connaître davantage sur leur quotidien, leurs us, leurs coutumes. Trois jours hors du temps avec ces descendants des mythiques réducteurs de têtes.

Ce samedi matin, Carlos est heureux et fier de nous retrouver. Il nous emmène dans sa famille, nous prévient de ce qu’on imaginait déjà : pas d’eau courante, pas d’électricité, bref, la vie dans la jungle. Mais eux ne s’en plaignent pas, ils ne connaissent que ça. Carlos, 54 ans, a l8 enfants et 27 petits enfants. Nos yeux ronds le font rire quand il annonce ces chiffres. « Et tous avec la même femme. » Sans tact mais avec un terrible naturel, il remercie sa femme, Maria « que j’aime fort, qui est très courageuse, et très grosse aussi. »

Nous quittons Puyo après ces présentations. Une heure plus tard, le taxi nous dépose à ce qui semble-être un abribus. Une demi-heure de marche à travers la forêt, un rio à traverser et nous y voilà. Sol en terre dure, cabañas surélevées au toit de palmes entourent la case principale, lieu des repas et discussions. Des chiens vadrouillent au milieu d’enfants curieux et tout sourire, le linge finit de sécher. La poussière vole sur ce forum, Carlos nous montre notre case. Escalier taillé dans un tronc, lit en mousse et moustiquaire, un vrai palace. Nous posons les sacs.

Bienvenue chez les Shuars

Puis nous retrouvons Carlos dans la case principale, il nous présente Maria, pas si grosse donc, mais déjà en train de nous tendre une assiette. Maria, 51 ans, ne parlera pas beaucoup, trop occupée sans cesse, là à faire la cuisine pour la tripotée de bouches, là à laver le linge. Souriante malgré tout, on la sent pilier de cette famille. « C’est un roc », confie Carlos.

Lui et les siens se sont installés là il y a deux ans, à l’écart, fondant ainsi la jeune « communauté Iwia ». Avant, ils habitaient un peu plus loin, dans une autre communauté Shuar. Quand il a commencé à faire de « l’écotourisme » il y a près de 20 ans, Carlos fut rapidement critiqué. Beaucoup lui reprochaient d’introduire des gringos ; tout aussi nombreux étaient ceux qui venaient demander de l’argent à ce « nouveau riche ». Pour donner une idée, en Équateur, les indiens sans ressource touchent 35 $ par mois. Et pour une nuit chez lui, Carlos fait payer, par personne… 35 $, repas compris.

Les autres revenus de la famille viennent des plantations de manioc, bananes, patates douces, fruits à pain, tomates d’arbres, palmiers divers ; et du bétail. Des plantations qui permettent aussi de nourrir toute la famille.

Nous discutons, et le feu, dans son demi bidon, réchauffe l’assemblée.

Autour du feu, dans la cuisine

Alina, six ans, l’une des petites filles, se colle entre Olivia et moi, me prend le bras. Chacun leur tour, les enfants vont se frotter aux jupons de Maria pour recevoir leur assiette. Pas de couverts pour eux. Dans son coin chacun des mômes engloutit sa portion. Les fillettes plus âgées, comprendre huit ou neuf ans, s’occupent des plus jeunes. Pas de grandes tablées, pas d’ordre ni de serviettes, mais des rires entrecoupés de cris pour houspiller et faire sortir les chiens, indésirables pendant les repas.

Les yeux grands ouverts, les adultes – à savoir toute personne de plus de 14 ans – écoutent nos récits de la France lointaine. Que nous n’ayons pas d’enfants, à 31 ans, étonne. Berçant son nouveau-né, Clotilde, la belle fille de Carlos, âgée de 15 ans, sourit. Puis, le chef de famille, carte postale de Notre-Dame à la main nous demande ce qu’est ce monument, nous nous lançons dans une description de Paris avant d’aller nous coucher. Il est tard, presque 20 heures ici…

Derrière les petits footeux, Carlos, chemise blanche et son fils Delphin, guide tous les deux

Ces soirées au coin du feu défileront au même rythme : je te raconte mon pays, tu me racontes le tien. On retiendra de ces échanges, la fierté d’un père de voir l’un de ses fils devenir professeur, un autre suivre ses traces de guide ; la dureté entre communautés ; les ravages du monde moderne sur ces indiens qui, contrairement à nos hôtes, s’acclimatent mal des changements. Nos Shuars eux, en vivent de ce monde, mais sans pour autant le comprendre. Dans son discours, Carlos pointe une « folie », mais ces mots restent flous. Comment lui dire qu’il manque d’un peu de cynisme pour le saisir en entier ce monde? On sourira, gênés, comme les témoins que nous sommes.

Le deuxième soir, Olivia expérimentait une autre facette de la culture shuar. Malade (son estomac de fiotte…), elle a eu le droit à un traitement radical : une décoction d’écorce de la forêt pour commencer, le rituel de la fumée ensuite. Devant le feu, la voilà debout en soutien-gorge ; Carlos agite des branches autour d’elle et lance d’étranges incantations. Lui et sa femme enduisent son visage de cendres. Puis, l’homme, d’une de mes cigarettes, tire une bouffée et la souffle dans les cheveux de la malade. Le rituel durera le temps d’une clope et… portera ses fruits. Olivia toute bizarre n’a plus été malade les jours suivants. Même son rhume a été guéri. Le pouvoir de mes marlboro est sans limite… Le plus naturellement du monde, Carlos expliquera le lendemain qu’il a aspiré le vide au dessus de son crâne…

Libérés de ce poids, Olivia et moi avons passé la journée suivante dans la forêt, avec Delphin, l’un des fils de Carlos.

Rouge sur rouge, rien ne bouge.

Il nous apprend les pouvoirs médicinaux de certains arbres. Pour le goûter, Olivia a même eu la chance de déguster une belle larve…

Avec Delphin et ses enfants, à la chasse aux larves.

Mais ces journées ont aussi été l’occasion de passer du temps avec cette pléiade d’enfants. Ici, tous sont libres. Du matin au soir, ils vivent ensemble, se gèrent mutuellement. Les bébés de deux à quatre ans pataugent, vaguement surveillés par la grande sœur de six ans… Pas de pleurs pour un oui ou un non, d’ailleurs ça ne sert à rien de pleurer, les adultes ne viendront pas les aider : ils travaillent là aux champs, là en ville… Donc les enfant s’autogèrent. Et s’affrontent aussi lors de redoutables parties de football.

Pas les dernières à s'y mettre, les filles

Sur le terrain aménagé prés du rio, les parties sont disputées. Heureusement la boue est partout pour amortir les chocs. A déplorer cependant, la perte d’une dent dans un choc, là encore pas besoin des parents. Je n’ai pas résisté au plaisir de jouer, et j’ai beaucoup ri, perdu aussi un tee shirt, définitivement sale.

Il faut parfois mouiller et salir le maillot

Comme eux, j’aurais dû jouer à moitié nu. Mais mon équipe a gagné. Un bon entrainement car le dernier jour avait lieu LE grand match de cette fin d’année scolaire pour eux : le derby contre les enfants de l’école voisine.

Avant le match, dans la salle qui sert d’école à la communauté, les enfants font des concours de puzzles sous nos yeux. Des puzzles pour petits, là un alphabet découpé, ici une table de calcul, rien de bien compliqué. On encourage nos préférés qui largement s’imposent. Place maintenant au même match… entre maîtresses. Et comment dire… la détresse des enseignantes faisaient peine à voir. L’une d’entre elles luttait avec les pièces, essayant vraiment, sans faire semblant, de faire rentrer un carré dans un rond, de placer cette pièce représentant le « N » à la place où, dans l’alphabet, on aurait bien vu un « B »… On se pince pour y croire.

Cet affrontement terminé, place au foot. Nos hôtes l’emportent trois à un, sous les vivas de la famille assise au bord du terrain. Boueux, les enfants plongent dans le rio pour se laver et se rafraîchir.

Après le foot, place aux bains

Quitter ce petit monde sera difficile. L’ambiance, la force de ces humains-là, les enfants aux rires tonitruants, leurs échanges de poignées de nourritures, le petit Samy qui se débarrasse de sa soupe derrière le banc, les chants tristes d’Alina…

Samy, Nina et Alina

Petite déconvenue au moment du départ. Il nous manque cinquante dollars et une paire de baskets. Obligée d’aborder le sujet, Olivia a le ventre qui se tord. Carlos est parti accueillir d’autres touristes, seuls Delphin et Maria sont là. Ils veulent nous rembourser. Nous déclinons. « C’est la vie. » Mais il paraissait nécessaire de les avertir. Maria, très digne, se cache le visage, on aperçoit des larmes. On la devine inquiète à l’idée que le voleur soit l’un des siens. (…)

Le même rio traversé à l’envers. La route jusqu’à l’abribus, en silence. Derniers soupirs en montant dans la camionnette. Et puis, la ville se dessine. Le bruit de la circulation nous agresse. Nous replongeons dans l’agglomération en laissant derrière nous le fleuve. Loin, en amont, des enfants s’y baignent surement, après une partie de foot.

 

D’autres photos chez les Shuars : ici et .

Publicités
Cet article, publié dans Equateur, Et caetera, est tagué , , , , . Ajoutez ce permalien à vos favoris.

2 commentaires pour Pieds nus chez les Shuars

  1. La dragonne dit :

    c’est beau à lire…
    Je me demande si quelques part dans un village perdue dans la pampa bolivienne un « Carlos » pourra soigner mon urticaire en enlevant le vide en haut de mon crâne aussi…
    Je réalise que dans 1 semaine on sera jeudi, à Copacabana.
    Des baisers

  2. Ping : Aux portes de l’Amazonie | Good Bye Picardie

Laisser un commentaire

Entrez vos coordonnées ci-dessous ou cliquez sur une icône pour vous connecter:

Logo WordPress.com

Vous commentez à l'aide de votre compte WordPress.com. Déconnexion / Changer )

Image Twitter

Vous commentez à l'aide de votre compte Twitter. Déconnexion / Changer )

Photo Facebook

Vous commentez à l'aide de votre compte Facebook. Déconnexion / Changer )

Photo Google+

Vous commentez à l'aide de votre compte Google+. Déconnexion / Changer )

Connexion à %s