L’Equateur, les yeux fermés

Dur de parler de tout, même dans ce blog/journal de bord. L’Équateur nous aura transporté pendant deux mois. Au lieu d’un… Du haut des montagnes aux rues des petites cités, il a donné à ce voyage ses premières teintes. De l’humain déjà, et des vertiges. On pourrait raconter longtemps, avec des yeux qui brillent, mais vous la famille, les amis, êtes derrière un ordinateur, alors quand on ferme les yeux…

(Olivia) Je me souviens de l’excitation mêlée d’appréhension à l’idée de ce voyage qui débute sur le tarmac de l’aéroport de Quito.

Je vois des fumées noires, du béton et des barres métalliques, des devantures grises et des montagnes autour, une vierge grimpée sur un dragon invectivant la ville… Quito.

(Antoine) Je vois Quito à travers un hublot. La main d’Olivia broie la mienne tandis que l’avion entame sa courbe pour se poser. On passe à côté d’un terrain de basket. D’assez près pour lire les numéros sur le maillot des joueurs. La vue est magnifique sur cette cité qui mange la montagne environnante.

A terre. Les premières images dans ce taxi. Des maisons empilées. Drôles de Légo à flan de montagne. Un côté Cayenne avec les odeurs d’Hanoï, dixit Olivia.

La ville qui défile. Vendeur d’El Comercio, l’un des journaux locaux, à la criée. Des bus bleus qui sourient, et par derrière crachent une fumée noire et puante. Des taxis jaunes, des 4×4 chargés jusqu’à la gueule, Là, on file à trois sur une moto. Premières artères et l’impression, qu’ici ou ailleurs, les entrées de ville, sont toutes aussi dégueulasses et noires. Mais il y a ces tronches. Gueules d’Inca comme dans les livres. Là un visage fermé, rude et émacié. Ici, un sourire édenté et un rire sonore. Drôle de ville aux rues bariolées. Une baraque en tôles à côté d’une villa style colonial ; puis un immeuble noir et menaçant côtoie un parc coupé en deux par une artère bruyante et en travaux. Quito est toujours en travaux. Comme n’importe quelle capitale.

Rue de Quito

Passer par Quito, c’est aller manger dans une de ces petites salles à manger reconverties en restaurant. Le menu, entre 1,50 et 2,50 euros comprend une soupe épaisse et gouteuse. Un plat, souvent du poulet, ou encore une côte de porc au grill, accompagné de riz et de lentilles. En dessert, une pâtisserie tiendra bien au corps. Le tout s’arrose d’un jus de fruit maison.

Une bière en plus? ajouter un dollar, voire deux, autant que pour le repas ! Ici, on boit de la Pilsener. Une blonde rafraichissante légèrement amère, les bières d’importation coûtent plus de 3 dollars. Une fortune.

Passer par Quito c’est ne pas déroger à la règle et donner, à ces vieilles indiennes qui mendient, une pièce, la plus petite, qu’importe. Mais il faut donner. Sans monnaie le premier jour, nous n’avions qu’un sourire à offrir. À l’une, ça n’a pas beaucoup plus ; à une autre, résultat opposé : ça n’était que sourires et des « Ce n’est pas grave, la prochaine fois ».

Je vois des assiettes de riz, de frites et de poulet, je vois des soupes de patates, encore et encore. Je vois des gens qui mangent des glaces à tous les coins de rue. Je vois même une ville entière consacrée à la vente de glaces tricolores.

Vendeur de glaces

Quand je ferme les yeux, je vois tous ces marchés, celui d’Otavalo si coloré, et celui des bestiaux, ces marchandages animés. Mais aussi tous les autres, grandes et petites villes. Ce mélange de bric et de broc. Des fait-tout gigantesques, de l’attrape touriste et autres boules à neige… à côté toujours, des tabourets à même le comptoir d’une cuisine de 5m², le cochon autour de sa broche, le riz, l’étrange saucisse et des ragouts fumants sur le feu…

Vendeuse de paniers au marché d'Otavalo

Je sens encore sous mon palais le goût du chocolat de Machachi, ces disques vendus en vrac destinés à la cuisine, grumeleux et sucré… je vendrais presque Antoine pour une tablette de Lindt…

Je vois ces ergots de coqs entailler la tête d’une bête vaincue. Le sang et les visages qui s’animent. Bruits d’encouragements. Un propriétaire mécontent qui se jette sur l’arbitre. Je sens l’odeur de la sueur mêlé à celle du vomi lâché par un mec ivre mort dans l’enceinte. Ma course pour rejoindre la rue et respirer. Pas le bon moment pour tomber malade.

Combat de coqs

Je sens le goût gras et insipide de cette larve frite que Delphin m’a dégottée après avoir fendu près de 2 mètres d’un tronc de palmier Les gosses se jetaient sur tout les insectes à bois qui fuyaient, les croquant tels de rarissimes friandises, et nous toisant un peu de ne pouvoir en faire autant…

Je vois les paysages défiler. Ces longues heures de bus, perdu dans le visage ridé de l’Équateur. Ces montagnes, vallées qui me transportent ailleurs. Ces Christs géants surplombants les maisons, les cités ; ces images pieuses partout sur les pare-brises. J’entends les chants médiocres d’enfants venus mendier dans le bus, les vendeurs se vantant des vertus curatives de leurs poudres magiques, censées tout guérir. Tout. Ceux aussi, vendant des biscuits en affirmant qu’on devrait leur donner de l’argent car on a bien de la chance qu’ils aient choisi cette voix là plutôt que le crime… Et les gens qui donnent, achètent.

Je sens l’odeur du feu de bois et vois des plumes de paon sur le côté de chapeaux en feutre tout autour de nous dans le bus.

L'Equateur en bus

J’entends la harangue d’un vendeur ambulant imperturbable qui tente de couvrir le son de la bachata hurlant dans la sono du bus, couvrant elle-même le son d’un film comique américain de dernière zone…

Je vois les Shuars, évidemment. Les enfants autour du feu jouant avec nous à un jeu inventé sur le coup. Hilares. J’aurais voulu voir Manon jouer avec nous. Fondu. L’image revient sur d’autres enfants, qui nous entourent aussi. Cette fois, à Salinas, plus au nord. Dans l’attente de l’autoferro, ils nous scrutent comme une curiosité. On reste trois heures à discuter avec eux. Ou plutôt l’inverse. L’une, cherche à nous faire acheter des choses, comme si elle devait recevoir une commission. Elle finira par nous réclamer de l’argent, partira l’air fermé comme si son temps avait été dépensé pour rien.

Je me revois groupie au bord d’un terrain de foot détrempé, hurlant « Christopher ! » ou « Arriba Nina ! ».

Je vois un colibri. Café fumant en main, devant le rio qui passe à côté de notre chambre à Mindo, ils vont et viennent. S’arrêtent net, face à une fleur, aspirent le pollen. Leurs ailes semblent immobiles tant elles vont vite pour mes yeux.

Arrêt sur image

Le plein de nectar pour les colibris

Je vois des enfants et des ados, bilboquets ancrés dans la main, qui jouent, inlassables.

J’entends des salutations sincères et curieuses et des mots souriants échangés sur les chemins escarpés qui mènent de Quilotoa à Isinlivi.

Je vois la montagne, toutes les montagnes. Le Cotopaxi et ce souffle coupé, ce cerveau coupé et mes pieds lancés dans l’inconnu. Je vois cette renarde dans les Illinizes, qui, on l’apprendra par la suite, est sans doute une louve, nous fixer si près, si longtemps. Je vois ces cascades, ces lacs, ces courts d’eau. Ces chemins de terre, ce pays de hobbits au détour d’un virage.

le pays des Hobbits

Au détour d'un virage

Je me souviens de ma première nuit dans un refuge de montagne… à hauteur du Mont Blanc.

Je vois la nuit céder sa place au matin, les mains gelées, les pieds dans la neige et les sens en ébullition… à 5897 mètres.

Je vois ce ciel, le même que le vôtre mais plus grand. Le ciel ici, est plus grand. Me demandez pas pourquoi.

Du fin fond de ma moustiquaire, je me souviens d’une pluie torrentielle s’abattant sur la forêt et des couinements des chiots nouveaux-nés sous notre case que je croyais en train de se noyer, mais qui ne faisaient rien d’autre que rêver à l’unisson.

Je vois les visages de toutes ces rencontres, ces quelques heures passées à échanger sur tout, dans une langue étrangère ou non. Ces affinités électives. Les sourire entiers de Gemma et d’Hélène, nos premières vraies soirées depuis le départ avec elles et du rhum. Et tous les autres, Laurène, Jonas, Charles O’ , Ben et Jo, Tomas et Gosia, Janke, Jessica, Joyce, Delphine et Thomas, Givenchy, Jasper, Jake, Laetitia et Marc, Philine et Mathis, Claire…

J’entends nos échanges enflammés en espagnol avec Gemma. Je ris de ces « mezcla » de langues, de ces mots qui se cherchent, de ces périphrases improbables…

Je vois Cuenca, ses rues pavées, ses toits en ardoise, sa douceur de vivre et un visage bruni au milieu d’une forêt de Panama.

Je nous revois marchant le long de la panaméricaine, essayant désespérément d’arrêter un bus entre deux arrêts connus des seuls initiés.

Je vois l’horizon se déformer, la terre trembler autour de moi, je sens mes fesses rebondir sur cette selle. Je sens Media Noche qui me teste, ruade et galop pour mon premier essai. Je sens des muscles dont j’ignorai l’existence. Cinq heures sur ce cheval, cinq jours de douleurs.

Je vois des arc-en-ciels de la fenêtre d’un bus. Pour moi l’Équateur c’est le pays où les arc-en-ciels sont entiers.


Toutes les photos de l’Equateur : ici.

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2 commentaires pour L’Equateur, les yeux fermés

  1. Gérard dit :

    Bravo pour votre tribune,
    je vois, je sens, j’entends, je me souviens, des verbes de la vie courante empli de vie et de bonheur; Il suffit d’ajouter un ton solennel et je pense à ‘j’accuse’ de Zola ou au discours d’André Malraux lors du transfert des cendres de Jean Moulin au Panthéon.
    Votre écriture est belle et émouvante.A refaire.
    Nous pensons beaucoup à vous
    Papa et Mireille

  2. Anaïsella dit :

    Le ciel plus grand je ressens trop ce que cela veut dire. Il est tellement étriqué ici au propre et au figuré. Des bises les amis que la route vous soit toujours riche et douce.

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