« Dans les tenèbres »

« La Bolivie perd sa démocratie » Si la Une d’El Diario de ce vendredi 8 octobre n’est plus blanche, le message se veut aussi percutant que la veille. Comme toute la presse du pays, le plus ancien quotidien bolivien revient sur la loi contre le racisme adoptée, ce jeudi 7 octobre, par le Sénat (où le MAS – Movimiento al Socialismo – parti du Président Evo Morales, est majoritaire), et déjà approuvée le 10 septembre 2010 par la Chambre des députés.

Hier, une action historique avait réuni 19 journaux du pays. Toutes les Unes affichaient ce seul message : « Il n’y a pas de démocratie sans liberté de la presse. »

Les Unes des différents journaux boliviens du jeudi 7 octobre (publié dans El Diario du 08/10/10)

Le soir, dans les rues de La Paz, journalistes et opposants à cette loi se sont réunis pour manifester.

Principalement, les journaux, l’Association nationale de la presse (ANP), l’Association nationale des journalistes de Bolivie (ANPB) et l’Association de radiodiffusion de Bolivie (ASBORA), sont hostiles à l’article 16 de cette loi : «  Le média qui aura autorisé ou publié des idées racistes et discriminatoires sera passible de sanctions économiques et de suspension de licence de diffusion, sujette à réglementation. » La loi incorpore également au titre de son article 23, les dispositions du code pénal relatives aux délits contre la dignité de l’être humain.

Dans son édito d’hier, intitulé « Dans les ténèbres », El Diario insiste sur la censure préalable que cette loi implique. Le journal, rejoint par d’autres, condamne cette atteinte à la liberté d’expression. « Nous avons l’équité, la capacité morale pour analyser les fautes et délits racistes. (…) Accuser un média d’avoir incité au racisme parce qu’il a couvert ou relaté une actualité dont les acteurs se sont rendus coupables de paroles ou de comportements racistes n’est pas concevable. »

Ce vendredi, tous les journaux ouvrent leur Une sur la loi finalement adoptée par le Sénat.

La Prensa évoque cette loi « bâillon » et annonce, comme La Razon, qu’elle continuera à se mobiliser pour «la liberté d’expression et son opposition à toute pratique du racisme et de la discrimination. » Les deux récusent « toute forme de censure préventive, directe ou indirecte contre le journalisme. »

Plus vindicatif, El Diario condamne : « Après 28 ans, le parti du président (MAS) enterre la liberté d’expression. » Et en pages intérieures, souligne le refus du MAS, majoritaire au Sénat, d’écouter l’opposition qui demandait un référendum sur cette loi.

La Une d'El Diario du vendredi 8 octobre 2010

En France, Le MRAP (Mouvement contre le racisme et pour l’amitié entre les peuples), qui fut à l’origine de la loi de 1972 contre le racisme, votée à l’unanimité au Parlement français, « soutient le gouvernement bolivien et rappelle que le racisme n’est pas une opinion mais un délit. » Les arguments de la presse bolivienne ? Bien vite balayés : « l’argument invoqué de la « liberté de la presse » est également celui de l’extrême droite française, notamment du Front National, lequel demande l’abrogation de cette loi.

Reporter sans frontière tient une position plus mitigée. L’association apporte son soutien à la loi dans son principe et dans ses dispositions générales. « Elle se justifie au regard de l’histoire du pays, où la ségrégation envers les communautés natives et africaines a longtemps été la règle. Elle se comprend également compte tenu des attaques racistes et des incitations à la haine, voire au meurtre, proférées par certains médias au plus fort de la crise politique qu’a connue le pays en 2008, contre les populations indigènes en général et contre le président Evo Morales en particulier. »

« Un média de la haine n’est pas un média. Il ne fait qu’inciter au crime. L’application de l’article 16 se justifie dans ce cas de figure et seulement celui-là. Car par ailleurs, il n’est pas possible d’accuser un média d’avoir incité au racisme ou à la discrimination au seul motif d’avoir couvert ou relaté une actualité dont les acteurs se sont rendus coupables de propos ou de comportements racistes. Les faits ne sont pas imputables au média lui-même. »

« C’est pourquoi, afin d’écarter d’emblée tout risque liberticide à l’appui de la nouvelle loi, Reporters sans frontières propose de modifier l’intitulé de son article 16, en rendant celui-ci applicable aux seuls médias « qui font explicitement l’apologie du racisme ou de la discrimination. » »

Une « médiation » qui n’a pas été entendue…

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2 commentaires pour « Dans les tenèbres »

  1. Ping : Road Book n°13 | Aux Andes et cætera

  2. pierre dit :

    très bel article, bien documenté qui laisse entrevoir la complexité des relations entre Evo et les boliviens. Guide audacieux ou despote masqué ?

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