Les forçats de Potosi

Le Cerro Rico (« la riche colline ») du haut de ses 4800 mètres, est la colonne vertébrale de Potosi. Cette « majestueuse montagne » comme l’appelle les quechuas (« Sumaj Orcko ») abrite des milliers de galeries creusées au fur et à mesure des ans depuis près de cinq siècles. Pendant près de trois siècles, des milliers de tonnes d’argent sont sorties des entrailles de la terre au prix de millions de vies humaines. L’argent alimentant le marché européen via l’Espagne, le capitalisme est un peu né ici. Et pendant ces trois siècles Potosi a affiché une insolente richesse avant de sombrer peu à peu dans le marasme, ne gardant de son faste que ses façades et ses nombreuses églises.

Le Cerro Rico veille encore sur Potosi

De l’argent il y en a encore un peu, loin dans les profondeurs de la montagne, il est difficile d’accès, difficile à extraire mais il continue de faire rêver les 12 000 mineurs qui tels des fourmis s’affairent et s’éreintent encore. Après l’argent, l’étain, puis le zinc et le plomb.

Aujourd’hui le Cerro compte 17 mines privées et 27 mines coopératives. Les mineurs du privé touchent entre 300 et 400 $ par mois, ont droit à des congés payés (15 jours tous les trois mois) et possèdent une couverture sociale. Leur matériel (casque, bottes, dynamite,…) est intégralement fourni. Les horaires de travail sont imposés, 8 heures par jour (parfois plus), 6 jours sur 7, la consommation d’alcool interdite et la découverte d’un filon n’entraîne pas d’augmentation du revenu. Ces derniers points expliquent pourquoi bon nombre de mineurs choisissent la coopérative… Là où ces derniers préfèrent être leur propre esclave, les touristes en visite sont unanimes et à choisir préfèreraient la mine privée. La sécurité de l’emploi avant la fièvre de l’or (ou de l’argent plutôt…).

Mineur à chaud

Après avoir enfilé notre tenue réglementaire et avant la visite du Cerro Rico, passage obligé par le marché des mineurs. Dans ces quelques rues en pente, on trouve tout le matériel nécessaire au travail à la mine, notamment de la dynamite, en vente totalement libre. Il est bienvenu de la part des touristes que nous sommes de ramener bouteilles de soda (ou d’alcool à 96 ° qu’ils boivent,si si) et feuilles de coca aux travailleurs.

Alcool de canne à 96°... potable !

Après la distribution, la visite débute par l’une des quarante usines d’extraction qui traitent le minerai des coopératives. Divers produits chimiques sont déversés au compte-gouttes dans les bains d’extraction, les archaïques procédés utilisés auraient fait blêmir mes professeurs de chimie organique…

La salle des réactifs

Dans cette usine on extrait l’argent par la technique de flottation. Ce qui sort de l’usine est en fait un mélange de pyrite et du précieux métal. Une tonne de ce produit exporté vers l’Asie, le Brésil ou autre donnera 20 kg d’argent.

Une étape du processus d'extraction de l'argent

Ensuite la mine elle-même. Pedro, notre guide, ancien mineur, nous fait pénétrer dans la mine coopérative Rosario.

Il fait sombre, frais et humide, puis noir, chaud et humide. Dans les tunnels courent des rails pour le passage des chariots. Nous nous faufilons dans d’étroits boyaux où il faut parfois ramper. L’odeur est étouffante, parfois soufrée, de nombreuses particules en suspension rendent la respiration difficile. De ci de là des poutres brisées, des chariots abandonnés. Des tuyaux abritant un réseau d’air comprimé et de câbles électriques longent les tunnels. Il n’y a pas ou peu d’extraction d’eau dans les boyaux, parfois nos bottes sont submergées…

Tirer les chariots, les pieds dans l'eau par plus de 30°, le bagne volontaire

Au sein d’une coopérative, les mineurs travaillent le plus souvent en groupe (jusqu’à 50 personnes). Chaque groupe se compose d’un « jefe » (chef), de « socios » (travailleurs) et d’ « assistantes » (apprentis). Le jefe est le mieux payé, c’est lui qui a trouvé le filon et convoqué une équipe pour le seconder. Les socios peu nombreux peuvent devenir à leur tour jefe s’ils trouvent un endroit propice et embauchent à leur tour. Jefes et socios jouissent d’une protection sociale, ils sont minoritaires au sein des mineurs. Les assistants quant à eux sont payés à la journée et n’ont aucune protection sociale. Leur effectif peut subir de brutales variations en fonction des aléas du marché des métaux. Ils occupent ce poste ingrat durant plusieurs années (de 2 à 6 ans) avant de pouvoir devenir à leur tour socios.

Dans la mine, on tire des chariots de matière brute, on remplit des paniers ou divers contenants, on hisse des gravats, on creuse à la pioche, au marteau-piqueur, on jauge la qualité de la roche, on transpire. Il fait par endroits plus de 30°C, l’air est saturé de poussière, des odeurs de soufre et de fin du monde vous assaillent.

Pousser les chariots, et mastiquer de la coca pour tenir

Malgré l’interdiction, de nombreux enfants travaillent dans la montagne. Ils sont les messagers, les petites mains aussi, notamment pour allumer les mèches de dynamite dans les boyaux trop étroits. Par contre aucune femme ne travaille dans les galeries. Certaines cependant, les « palliris », ramassent les débris pour en tirer quelques infimes et dérisoires particules de métal.

Les chiffres sont vraisemblablement sous-estimés, mais d’après les mineurs, les accidents causeraient environ 25 décès par an. L’entretien de la mine a lieu une semaine chaque année, à la fin de la saison des pluies. Le reste est laissé à l’appréciation de chacun et à voir les nombreuses poutres de bois arrachées, pliées, rompues, on s’étonne que cette montagne trouée, exploitée depuis si longtemps, tienne encore debout. A côté des effondrements et des accidents de dynamite, c’est l’asphyxie par le monoxyde de carbone qui ferait le plus de dégâts. Les mineurs passant au travers de la silicose et des accidents, succombent quant à eux probablement des suites de pathologies alcooliques. Car le Tio Jorge, « el dueño de todo el interior » (le gardien des profondeurs), avec ses seins, son sexe dressé, et sa bouche cendrier, a beau protéger ses ouailles, il n’en est pas moins avide d’offrandes. Et il partage volontiers avec les mineurs quelques feuilles de coca ou quelques rasades d’alcool de canne… à 96°.

Pedro et le Tio Jorge, les pieds dans la coca

« Travailler à la mine ça demande de l’expérience et de la chance. »

D’autres photos des mines de Potosi : ici.

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