Une manif peut en cacher une autre

C’est une journée comme tant d’autres. Un milieu d’après-midi fatigué à  l’ombre du Cerro rico. Dans le centre ville coloré de Potosi, entre les écoliers en uniformes qui rentrent chez eux et des passants affairés, la foule surgit au coin d’une rue, précédée par une explosion de… dynamite, la spécialité locale.

Explosion et manifestation

C’est jour de manif ce jeudi de novembre. Comme hier, comme demain. Exagéré ? Pas tant que ça : « Ici les manif, c’est deux ou trois fois par semaine », commente Ephraïm. Et les autres jours, il y a toujours un saint à fêter, une commémoration, un défilé… Sur le perron de son commerce, Pedro crie deux trois slogans, encourage le millier de manifestants. Quelle est la revendication du jour ? « Là, c’est pour notre maire qui vient d’être condamné à de la prison ferme. Une manœuvre politique du gouvernement de Morales pour se débarrasser d’un opposant. » On n’en saura pas plus pour l’heure.

Le lendemain… quatre manifestations rythme la journée. D’abord les journalistes locaux. Armés de leur pétition à faire signer aux quatre coins de la place principale, ils expliquent les dérives que pourraient causer les articles 16 et 23 de la loi anti-raciste  récemment votée par le gouvernement (lire aussi “Dans les ténèbres”).

Dans l’après-midi, la dynamite est de retour. Battent le pavé, mineurs, magistrats, enseignants, femmes au foyer… Ils sont près de 3000 (24 selon les RG français).

Ouvriers, étudiants, femmes au foyer...

Ensemble ils participent au mouvement national contre la crise et l’inflation. « Le gouvernement ne fait rien. Depuis des mois on se plaint du prix des produits de première nécessité : sucre, riz, pates, patates », explique un vendeur de tract marxiste. Le problème de la “canasta familiar” le panier de la ménagère ici, est sensible. Le prix du sucre est un sujet qui revient régulièrement dans les journaux, dans les conversations.  Gros producteur, la Bolivie privilégie en masse l’exportation, plus rentable. Le reste de la production est destiné aux entreprises privées.

Hector, syndicat de mineros mixto trabajadores – PORCO, s’exprime sur les marches de la cathédrale.

Le message du peuple

Contre « les entreprises privées qui ont entre leurs mains la production des biens de première nécessité », il déplore les promesses non tenues du président Morales. « Le gouvernement ne met pas à exécution son plan de nationalisation des entreprises privées distribuant les biens de première nécessité, notamment les nombreuses entreprises de l’Oriente. Morales n’a pas opéré les changements promis au peuple. »

Un autre insiste : “il faut récupérer les ressources naturelles du pays. Le gouvernement soutient les intérêts capitalistes et non les intérêts du peuple.” La colère est à la mesure de la déception : ici Morales a été largement réélu lors des dernières présidentielles.

On se quitte sur les marches, en chansons et en slogans : « Abajo el hambre ! Abajo la miseria ! Abajo la especulacion ! » (Donc : Contre la faim ! Contre la misère ! Contre la spéculation !).

Au pied de la cathédrale, les manifestants applaudissent leur leader

Cent mètres plus loin, applaudit encore un groupe de femmes. Assises au pied de la mairie, elles proposent une pétition à signer tout en entamant une grève de la faim, yaourt en mains. La raison de cette mobilisation ? Rene Joaquino le maire de Potosi et chef de file, au niveau national, du parti Alianza social (AS, parti de gauche s’opposant au MAS de Morales), vient d’être condamné à trois ans de prison pour avoir en 2006, acheté des voitures d’occasion au lieu de voitures neuves pour l’usage du département… Une loi oblige en effet à l’achat de voitures neuves pour les collectivités. A l’époque pourtant  il aurait eu les autorisations nécessaires pour cette dérogation.

Lucia Ochoa vient d’encourager les grévistes de la faim.

Lucia, militante d'AS

Après un abrazo le poing levé avec ces dames, cette militante d’Alianza Social  nous explique que  Joaquino est “ce qui est arrivé de mieux à la ville. On lui doit la nouvelle gare routière, la rénovation des routes et du centre ville, des bâtiments tout neufs….” On l’a constaté en effet, Potosi est l’une des villes de Bolivie les plus charmantes avec la gare routière la plus moderne de Bolivie. Elu depuis près de quinze ans, Joaquino a été réélu le 4 avril 2010 à la tête de la ville. Forcément ses partisans s’indignent de cette mise à mort stratégique. “C’est une injustice” poursuit Lucia. “On ira jusqu’au bout.” Le camp Joaquino vient de faire appel. Un appel suspensif qui lui évite l’incarcération. Si la condamnation est finalement décidé, il n’y aura pas de nouvelles élections : la loi bolivienne prévoit qu’en cas de condamnations, le candidat qui a terminé deuxième aux élections prend le fauteuil de l’élu condamné. Ici, comme à Sucre (où le maire, autre opposant à Morales vient d’être également condamné)  la manœuvre bénéficierait à… un candidat du MAS le parti de Morales. Un jeux d’échec ou Evo a tendance à prendre le dessus. Et au cas où, le président a encore un coup d’avance : Joaquino et six de ses conseillers sont également  poursuivis pour la nomination d’un architecte et d’un avocat qui n’avaient pas de titres pour exercer leur profession…

Ce tableau exaspère Gloria Ariaga Cuevas, 38 ans, qui n’appartient à aucun parti, et Yudy Espada Estrada, 45 ans, d’AS. Ces deux femmes sont les premières grévistes de la faim à défendre “leur” maire.

Les deux grévistes de la faim, Yudy et Gloria

Après les déclarations énamourées à leur maire, les critiques pleuvent sur le président bolivien : “Morales a été fortement soutenu à Potosi lors de son premier mandat présidentiel. Depuis il n’a rien fait pour nous, il nous a oublié. Pour le bicentenaire de la ville (en novembre 2010) il n’est même pas venu, parce qu’il a la rage contre nous : nous avons trop de questions à lui poser, il y a trop d’opposition ici désormais”, estime Yudy. “Il nous avait promis un aéroport international et du développement, nous n’avons rien vu venir”, ajoute Gloria.

Elles vont dormir là ce soir, dans la rue. L’installation est en cours, matelas, bâches et le relais des amis venus les soutenir. Une pétition circule. En deux jours ici en ville, ces femmes ont recueilli 6000 signatures.

Déjà 6000 signataires

Rosi Lascano Bruno s’occupe des registres. Il y en a plusieurs qui circulent actuellement dans le pays. Elle nous raconte qu’à Tupiza, aussi, le maire a acheté des voitures d’occasion mais lui n’a pas été inquiété car il est proche du gouvernement. “Aidez nous à faire savoir ce qui se passe ici, dans le monde et en Espagne notamment qui a tant profité de nos richesses”, lance une femme avant qu’on ne quitte le groupe.

Dernière manifestation de la journée, plus festive celle-là : un concert est organisée contre les violences faites aux femmes. Sur la grande place toujours, la foule s’agglutine pour écouter le groupe Dulce Cantar.

Le groupe chante contre les violences faites aux femmes

Cinq jeunes filles, pas plus de 18 ans, chantent des chants traditionnels tout en demandant que cessent les violences faites aux femmes. Aux premiers rangs, les écoliers sont aux anges , les parents sourient derrière eux. Ca et là, des gens dansent, d’autres rient, un gobelet à la main. Manière de dire que, quelle que soit le sujet de la mobilisation, les Potosiniens n’oublient pas de sourire.

 

Voir aussi : L’ONU préoccupée par les procédures judiciaires contre les opposants

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2 commentaires pour Une manif peut en cacher une autre

  1. Thomas dit :

    Enfin un peuple proche des français..;o) Mourons pour des idées d’accord, mais de mort lente..

    • Je ne te le fais pas dire…
      C’est vraiment surprenant de voir leur motivation.
      Et tout autant étonnant de voir à quel point la rue, ici aussi, n’est pas écoutée du tout.

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