Tour et des tours, notre Paine quotidien

Mon corps grince. La tension qui retardait la douleur depuis quelques jours est retombée. Cette bière à l’arrivée, juste récompense servie au refuge Pehoé, a précipité le relâchement. Plus un chat pour garder la baraque et, des pieds aux épaules, les souris dansent. Et moi aussi.

Nous quittons le parc Torres del Paine après huit jours de rando, sept nuits sous la tente, 115 kilomètres, des litres de soupe et une tempête de neige.

Dans le bateau qui nous ramène à l’embarcadère, d’autres randonneurs ont le regard las mais satisfait. Certains rigolent trop fort. D’autres dorment. Deux asiatiques peroxydés s’embrouillent pour une histoire de sièges.

Je regarde une dernière fois les montagnes parcourues en dégustant un café bouilli et une contracture dorsale. Les nuages bouchent la vue, l’impression est superbe. Montagnes maudites et menaçantes. Je plains les marcheurs qui doivent dérouiller sous la pluie, face au vent.

Devant les tours del Paine

Huit jours plus tôt, Olivia et moi débarquions ici sous un grand ciel bleu. Vers 13 heures après une interminable matinée de transferts nous nous mettions enfin en marche pour la grande boucle, le tour du parc. Le « O » comme ils disent ici, par opposition au « W », le parcours classique de 4 ou 5 jours (Voir carte…). A croire qu’on a pris confiance en nous à force de randos.

La première journée d’un trek a souvent le même goût. Le ravissement de la découverte se mêle à la consternation : « mon sac pèse un cheval mort » et autres constatations du même genre. Trois heures plus tard, nous arrivons au premier campement, Italiano. On s’arrête là pour commencer. À tort. Pas le courage de continuer la promenade dans la paraît-il très belle valle frances. Un peu d’impatience aussi : on doit retrouver la fine équipe rencontrée sur la bateau Navimag, Hannah et Antonia, les deux Allemandes de 18 et 19 ans ; Alix et Magali, les deux sudistes, et Alex, moniteur de colo pour l’occasion, accompagnés par une petite dernière : Anne-Lise, récemment incluse dans le groupe. Bon… On ne peut avoir aucune confiance en ces gens : ils arriveront vers 20 heures, autant dire qu’on aurait eu le temps d’y aller dans cette vallée… si on avait eu le courage. Une raison supplémentaire de revenir. Zut.

Première soirée, collégiale donc, du blabla, des rires et la profonde jalousie de Magali envers la jeunesse allemande. Notons ici qu’Hannah et Antonia ont pris un sac pour deux, plus une guitare, et se les portent à tour de rôle. On parle tout de même d’un sac de quasi 25 kilos… Oui hein, parce que Hannah, ancienne scout, porte des sacs de 25 kg « facile », comme moi je porte des packs de bières. Alors pensez si cette promenade à Torres del Paine, c’est du Strudel pour elle. Mais la jalousie ça se nourrit : alors que nous, frenchies, chasseurs de kilos en trop dans les sacs à dos, on se contente de soupes lyophilisées agrémentées de pâtes, nos deux allemandes préparent une fricassée de vrais légumes, appétissante… « Et elles ont fait pareil hier! » hallucine Magali. «Mais c’est formidable hein, c’est comme le fait qu’elles parlent couramment l’espagnol, le français, l’anglais et l’allemand hein, j’envie ça…. » scrogneugnise-t-elle.

Jour 1. À table avec nos randonneurs

Le lendemain, sous le soleil, on quitte cette joyeuse troupe à l’heure du café. Eux partent pour la valle frances. Nous sautons cette étape pour rejoindre la dernière branche du « W ». Soit un peu plus de seize kilomètres d’un plat relatif. Le sac est toujours aussi lourd, le parc toujours aussi beau et le ciel immense.

Jour 2. Le lac Nordenskjold.

Nous suivons le chemin avec d’un côté le lac Nordenskjold, de l’autre les imposantes Cuernos. Nous croisons un grand nombre de torrents. L’eau est glaciale mais tellement bonne. Seul désagrément, mineur, le parcours est une autoroute. Le trek du « W » est l’un des plus célèbres du monde, alors pour l’isolement, on repassera.

L’impression est renforcée en arrivant au campement, sympa mais relégué un peu loin, près d’une route cachée derrière l’hôtel de luxe installé là… Le camping modèle est équipé de douches chaudes. Wohoo. Et sur une croix au dessus du feu, un mouton entier est en train de cuire pour un groupe de randonneurs. Nous nous contenterons d’une nouvelle soupe lyophilisée agrémentée d’un peu de pâtes… Jaloux ? Carrément ! On s’endort tôt pour éviter de renifler plus longtemps le mouton grillé.

Jour trois, journée sans sac. Je me redécouvre des épaules. Le plan est simple : grimper là haut tout là haut, au pied des fameuses Torres del Paine. Une douzaine de kilomètres de petite montée, d’abord sur un bout de montagne pelée puis sous une dense forêt, puis une heure de bonne grimpette dans les rochers. Vers 14 h 30, sous un grand ciel bleu, nous arrivons enfin aux pieds de ces trois starlettes. Les flashs crépitent tout autour de nous. On est une bonne cinquantaine à squatter les rochers devant les pimpantes. On reste là une grosse heure à lézarder et à se promener au pied du lac. « Vale la pena » comme ils disent…

Jour 3. Au pied des starlettes

Sur le chemin du retour, on croise notre groupe d’amis. Eux vont dormir au campement situé le plus près des Tours, pour aller demain y voir le jour se lever. La bonne idée. Grosse pause au milieu du sentier et on s’embrasse à nouveau en espérant se croiser vite, mais en France cette fois… Au campement tout en bas, pas la queue d’un méchoui et c’est tant mieux. Je vous passe le menu du soir…

Jour quatre. Oh tu m’avais manqué mon compagnon dorsal. Arnachés, nous repartons pour 9 km de faux plat. Quel plaisir de sortir enfin des sentiers archis battus du W. L’étape du jour, de l’hosteria Torres à Seròn nous emmène dans un décors de hobbits, collines et plaines à pertes de vue. Sur notre chemin, les oiseaux s’écartent et se rapprochent, curieux. On contourne les montagnes sous un ciel menaçant, pénètre dans une forêt sombre, digne d’Alice. Aux arbres touffus succèdent des troncs calcinés. L’ambiance est étrange, le ciel chargé… impressionnant. Nous dévalons la colline vers une longue plaine, traversons un fleuve. Toujours pas âme qui vive. Quelques gouttes et le vent patagon en pleine face. Le refuge apparaît et un dilemme aussi. Il est à peine 13 heures, très tôt, mais le prochain campement est à six heures d’ici. Rester ou marcher, en risquant la pluie… On choisit finalement de planter la tente et de parcourir tranquillement les environs.

Jour 4. Autour du campement.

Le lendemain, nous partons… sous les gouttes. Une colline de 200 m à gravir sous les bourrasques. Je ne suis décidément pas du matin, la côte est rude avec ce vent.En haut nous rejoignons Eugénie et Baptiste, un jeune couple qui vient de commencer le grand tour… en jeans. Courage les jeunes ! On se recroisera toute la journée le long de ces 19 km.

Jour 5. Franchir une barrière

Ici, le panorama est différent. Au loin un glacier argentin brille quand le soleil le veut bien. Des lacs, des marais et la masse protectrice du massif du Paine à notre gauche. Longue journée, pas difficile mais une bonne épreuve d’endurance. Heureusement, et c’est un fait scientifique : après quatre journées de rando, on ne sent plus son sac à dos.

Jour 5. Franchir un ruisseau

Apparaît enfin le refuge Dickson. Une belle cabane perdue au bout d’une plaine entourée des eaux du glacier argentin Dickson. Nous posons la tente et tout heureux d’être dans ce paradis, passons le reste de la journée à boire café et maté avec Eugénie et Baptiste.

Sixième jour. Après une grasse matinée, nous partons à destination du refuge suivant, situé à quatre heures de là. On grimpe un peu, mais la promenade ne présente aucune difficulté majeure. De la forêt, et un chemin pierreux sur la fin qui serpente au pied du glacier Perros.

Jour 6. Temps de chien et le glacier du même nom.

On plante la tente sur le terrain boueux du camping Los Perros qui porte bien son nom (Les Chiens…). Une soupe avalée, quelques mots échangés et on file sous la tente. Pas de veillée ce soir, l’endroit ne s’y prête guère, et demain, un grand moment nous attend : le passage du col Gardner.

Jour J donc, le septième. Sur le chemin, tout est gadoue, humidité et froid… Un chemin ? Quel chemin. Des marres de boue obligent à se faufiler dans des labyrinthes d’arbres entrelacés.

Jour 7. Fin du bois, début de la neige.

Sortis du bois, des pierres rendent la progression difficile. La neige se met à tomber mais n’entame pas notre enthousiasme.

Jour 7. Nous longons les pics enneigés.

Au pied de la dernière ascension, la chute de neige est devenue tempête et recouvre toute trace du sentier. On se repère aux piquets plantés ça et là. À la moitié du col, la progression est de pire en pire. De la neige jusqu’aux genoux, on attend parfois, jusqu’à cinq minutes, que se calment les bourrasques pour tenter d’apercevoir la prochaine marque. On n’y voit pas à deux mètres. Va savoir pourquoi de vieux refrains punk m’aident à avancer. On en rit entre deux gifles de neige. Une américaine nous rattrape, bien heureuse de ne pas rester seule dans ce désert blanc. Ensemble, nous passerons le col une demi-heure plus tard. Soupirs de soulagement en voyant un monticule de pierre, quelques images de Saints glissées sous des cailloux, des bout de tissus soulevés par le vent. On ne traîne pas. Les rafales s’apaisent, le ciel se dégage un peu au fur et à mesure qu’on s’éloigne.

Jour 7. Et soudain le glacier Grey apparait.

Et devant nous apparaît enfin le saint Graal : le glacier Grey ! Immense champ de glace bleu et blanc. La vue vaut toute les tempêtes. Pieds trempés, nous pénétrons dans une forêt boueuse et glissante. On pique-nique, un peu plus au sec face au géant bleu qu’on longera jusqu’à la fin du trek.

Pas le temps de traîner. Le campement Gardner est aussi avenant que celui de Los Perros. Nous ne nous attardons pas et filons au prochain, Guardas. La descente, sous le soleil, enfin de retour, est plus agréable. Une pensée pour Eugénie et Baptiste qui ont dû souffrir avec leurs jeans et leurs ponchos dans la neige… Et toujours le glacier Grey sur notre droite.

Jour 7. La journée avec Grey.

Il est presque 17 heures et nous arrivons enfin à Guardas, le campement du jour. Les jambes sont lourdes. Fatigués, nous montons la tente lentement. Avant la soupe aux pâtes et la nuit dans les plumes de nos duvets, je sors une flasque de rhum Abuelo. Tradition paraît-il : après le passage du col, un verre de rhum avec un glaçon made in Paine dedans. On l’aurait bien pris tout là haut mais bon, la tempête tout ça… On file au mirador pas loin pour profiter des dernières lumières du jour, rhum à la main, pas de verre, pas de glaçon. Le glacier craque au loin. Santé/Salud et cette vérité vraie : le vent froid rend le rhum meilleur.

Au lit, cette sensation étrange de dernière nuit de rando. Du soulagement mêlé à l’envie de continuer le nez en l’air malgré le froid, le vent, les contractures, le grincement permanent, la souplette chinoise, les pieds mouillés, l’odeur des chaussettes et les rêves de viande saignante…

L’eau chauffe et je peine à sortir de mon duvet. Comme chaque matin. Olivia a oublié les croissants mais le café est presque prêt. La tente remballée, le sac refait, le rituel est au point. Un bonjour au glacier depuis le mirador et on se met tranquillement en route.

Jour 8. Ladieu au Grey.

Le glacier Grey s’éloigne doucement… Ce soir, un steak nous attend. Pourtant, nous marchons sans excitation particulière. Allez, disons-le, nous sommes un peu tristes, oui, de quitter ce beau parc. Et fatigués aussi sans doute. Autour de nous, la circulation des randonneurs est dense. Et oui, on a rejoint la première branche du W. Ça se bouscule même pour des excursions à la journée.

Jour 8. La boucle est bouclée devant le lac Pehoé.

Puis devant nous, au loin, apparaît le lac Pehoé, toujours turquoise, toujours incroyablement turquoise. Irréel, planté là entre un ciel d’un bleu de tous les jours, et des champs dorés fouettés par le vent. On se pose là un peu. Et le vent nous chasse. On se refroidit vite en Patagonie. Les chevaux morts sont déposés devant le refuge et son fabuleux bar. On relit la carte, recompte les kilomètres.

Et puis l’heure tourne et la bateau arrive. Mon corps grince un peu. On rit cyniquement de cette prise de bec asiato-chilienne. Les rires forcés de quelques uns nous agressent un peu. On se retourne face à la vitre. La tête dans les nuages, comme les tours du Paine, c’est bien mieux. Quel temps… Quelle semaine.

Le bus nous attrape pour les deux heures du trajet retour. Mi sieste – mi contemplation, on roule au milieu des guanacos, et ce rappel incessant de mon corps. Qui grince plus fort.

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8 commentaires pour Tour et des tours, notre Paine quotidien

  1. La Dragonne dit :

    Putain de beau post.
    J’ai presqu’envie de chialer.
    Mon corps grince aussi. Mais c’est basiquement la peinture à outrance qui fait ça.
    des baisers à la Heineken

  2. Le dragon dit :

    Planté là devant un écran avec un pile sans fin de boulot, je suis jaloux, mois aussi je veux manger de la soupe chinoise, avoir les pieds mouillés (sans l’ombre d’un ampoule) et boire du rhum (surtout boire du rhum) !! Continuez, vous nous faites rêver et ça fait du bien.

  3. Vanesh dit :

    Le rhum est un remède à toute épreuve, je suis bien d’accord !
    Merci de nous faire partager votre pain quotidien et quand c’est si bien fait, il n’y a plus qu’à dire olé !

  4. fredonzeweb dit :

    toujours aussi impressionnée par vos récits… je vous embrasse.

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