La rando du bout du bout du monde

Depuis le parc Torres del Paine, les jambes nous démangent et la tente crie son ennui au fond du sac à dos. La randonnée des Dientes de Navarino est connue comme la plus australe du monde. C’est surtout son isolement qui nous attire. Le petit guide des routes patrimoniales en poche nous quittons Puerto Williams pour cinq jours de marche… si les castors ne nous dévorent pas en chemin.

J1. 12 km. De Puerto Williams jusqu’à la Laguna del Salto. 11H – 16H30

Deux heures après notre départ du village nous atteignons le sommet du Cerro Bandera. Belle vue sur le canal de Beagle, Puerto Williams et une partie de l’île.

La bandera du cerro

On aperçoit déjà les Dientes de Navarino, ces pointes montagneuses déchiquetées qui évoquent une mâchoire de petites dents pointues. Deux chiens noirs nous accompagnent depuis la sortie du village. Ils jouent et courent partout. Nous pensions les voir faire demi tour lassés et découragés par la pente, mais il semble au contraire que ça les ait fort amusé…

En route pour les Dientes de Navarino

Partis sous le soleil, le temps se couvre un peu et quand nous arrivons au bord de la lagune del Salto où nous nous arrêtons camper, il se met à pleuvoir. Les chiens sont toujours là. La pluie cesse, Antoine réussit à allumer un feu et nous nous réchauffons en fêtant les retrouvailles avec notre copine la soupe aux pâtes.

Campement de la laguna del Salto

J2. 9,5 km. De la laguna del Salto à la laguna Escondida. 12H – 17H15

Au matin, la tente est recouverte d’une pellicule de givre, les flaques et les tourbières autour de nous sont gelées. Les chiens, toujours là, se courent après et dérapent dans la tourbe pour se réchauffer. On continuait d’espérer qu’ils nous auraient abandonnés au cours de la nuit mais non. Probablement allons-nous les avoir jusqu’au dernier jour à nos côtés. La chienne qui a des airs de renarde sombre se voit appelée Coriolis et le puissant labrador Firost, hommage à deux personnages de la horde (Alain Damasio, La horde du contrevent). Noms de circonstance pour aller affronter les vents patagons de cette terre du bout du monde.

Coriolis et Firost

Il reste quelques plaques de neige au niveau du col Australia et du col de las Dientes. Il fait frais, le vent nous balaie tranquillement le visage.

Quelques plaques de neige persistent

Nous respirons à pleins poumons et cherchons des yeux le prochain tas de pierres, le prochain trait de peinture rouge. Passés les cols, plusieurs lagunes se déploient devant nous. Des barrages inondent des champs d’arbres coupés courts… les castors sont là.

Lagunes

Longer une lagune, traverser une forêt naine mais dense. La laguna Escondida nous accueille sous la neige.

Neige sur la laguna Escondida

Mais très vite le dernier soleil de la journée revient, et nous installons la tente dans un abri de pierres. Un très beau feu accompagne de nouveau notre soupe aux pâtes. Ferme les yeux, respire, regarde autour de toi, on est loin.

J3. 8 km. De la laguna Escondida à la laguna Martillo. 11H – 16h50

Dur dur de se lever ce matin. Le soleil est planqué. Il y bien 25 ou 30 degrés de différence entre l’intérieur et l’extérieur du duvet. L’eau du lac est glacée, elle met un temps infini à bouillir. Le pliage de la tente dans le vent demande de l’organisation. Peu après être enfin partis, les couches de l’oignon de vêtement tombent, le soleil daigne nous gratifier de quelques degrés supplémentaires. Firost et Coriolis se chamaillent une vieille carcasse de castor. Malgré les quelques gâteaux, tranches de jambon et de fromage que nous arrivons à leur trouver dans nos provisions, ils ont faim… Et courir après les oiseaux ne s’avère pas une chasse très fructueuse !

L'automne arrive

Aujourd’hui plus qu’hier c’est « castorland ». Firost ne renie pas ses origines. Il se jette à l’eau. Pendant qu’il nage les castors le narguent et se rient de lui, viennent claquer la surface d’un large coup de queue et lui filent sous le nez. Le pauvre Firost vire et revire à chaque provocation. Il insiste, s’acharne, mais rien n’y fait il est trop lent.

Là où castor passe, forêt trépasse

En atteignant la lagune Martillo en fin de journée, le ciel nous accorde son averse rituelle. Nous poussons la marche jusqu’à l’extrémité nord de la lagune. Le vent s’est levé. Pas de feu ce soir au pieds des monts Lindenmayer.

Au pied des monts Lidenmayer

J4. 9 km. De la laguna Martillo à la laguna de los Guanacos. 11H15 – 17H15

Excellente nuit. La journée commence par un plat de pâtes pour nos amis quatre pattes. Le remplissage des bouteilles d’eau se complique un peu du fait de la présence de castors sur tous les cours d’eau alentours. Le vent qui s’était apaisé pendant la nuit a pris de l’ampleur. Le ciel est gris et contrairement aux jours précédents il ne se montrera pas de la journée. Notre petite horde se met en marche, contre le vent, en ordre dispersé. Des mares, des tourbières, des barrages de castors puis une forêt qui grimpe. Nous perdons les marques du chemin et montons en trace directe vers le col Virginia. Firost est à peu près aussi perplexe que moi sur cette trajectoire. Coriolis s’en fout. Elle court et semble se marrer. Antoine se fraie un chemin au milieu des branches et de la pente. Nous retrouvons les marques. Le col Virginia est une longue pente douce et caillouteuse balayée d’un vent rafaleux, interminable.

Une marque sur le col Virginia

Quand nous arrivons enfin au bout, la descente est peu engageante. Une rude pente caillouteuse. Les chiens collent aux basques d’Antoine pendant que nous mettons à exécution la technique de la glisse talons en avant. Les chaussures se remplissent de petites pierres et les genoux dégustent mais on arrive en bas sans encombre. Firost est vanné. A chaque pause il s’affale pour une micro sieste. Courage grand chien, tu vas bientôt retrouver ta maison.

Castorland

Quelques lagunes et tourbières plus tard, c’est à l’orée d’une forêt dévastée que nous installons le dernier camp. Arbres grignotés, coupés, saccagés. Les castors ne nous amusent plus, mais il y a du bois (humide…) pour le feu. Des condors volent au dessus de la vallée. Le ciel s’enflamme, comme les bûches.

Feu du soir

Ciel de Patagonie

J5. 14 km. De la laguna Los Guanacos à Puerto Williams. 11H45 – 16H.

Dernier rituel du matin. Je vais chercher une dernière fois de l’eau glacée accompagnée de mes deux fidèles cabots. Je respire profondément l’air de Navarino, mes yeux se posent avec présence sur les montagnes, les arbres, les ruisseaux, la tourbe et les brins d’herbe. L’air a cette fraîcheur qui brûle presque les narines. Pas envie de ranger les duvets, les matelas, la tente, les sacs. Pas envie que ça se termine. La casserole d’eau bouillante bascule, sans raison apparente. Trois quart d’heure de répit. Trois quart d’heure avant le café chaud… mais trois quart d’heure à laisser le soleil se prélasser sur nos joues.

Les marques du chemin disparaissent rapidement. Nombre d’entre elles ont dû être peintes sur des arbres aujourd’hui enchevêtrés en de savants tunnels et barrages. Antoine fait la trace au juger, se fiant à son instinct. Nous grimpons dans la forêt, débouchons sur un nouveau fief de nos amis à fourrure. Quelques condors nous survolent à une dizaine de mètres avant que nous ne nous enfoncions de nouveau dans la forêt.

Dernière descente

La pente dévale un champ de calafate, petit arbuste épineux produisant des baies bleues proches des myrtilles. Les chiens aboient après les vaches, nous sommes revenus à la civilisation. Devant nous le canal de Beagle et la côte de la Terre de Feu de nouveau. Avant de parcourir les 6 ou 7 km de route qui nous séparent de Puerto Williams, nous partageons un dernier pique-nique avec Firost et Coriolis sur la petite plage de galets.

De retour le long du canal de Beagle

Puerto Williams, ses baraques et ses gosses à vélo. Aucun doute possible quand au lieu de résidence de nos chiens. Il n’y a personne mais le comportement hystérique de Firost en dit long. Nos routes se séparent là. Nos canidés reprennent leurs activités en terrain connu. Une douche et un lit douillet nous attendent… Le lendemain nous viendront saluer les maîtres de Sebastian-Firost. Ils étaient un peu inquiets de sa disparition. Jamais il ne s’était absenté si longtemps. Mais sa copine, la coquine Shakira-Coriolis n’en était pas à sa première fugue longue durée. La petite fille rigole en regardant les photos de son chien randonneur sur l’écran de notre appareil.

Cinq jours sans croiser un être humain, à dormir et marcher seuls au monde. Cinq jours à découvrir un petit bout de cette petite île. Cinq jours à gambader dans les cailloux, dans les forêts, dans le vent. Cinq jours à toucher du doigt la vie sauvage. Pour la prochaine étape, on pense se débarrasser des tentes, des duvets et se vêtir de peaux de phoques… on mangera les chiens.

La Horde des Dientes

D’autres photo de notre rando des Dientes : iciLe lien vers le topo-guide : .

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4 commentaires pour La rando du bout du bout du monde

  1. Nicolas dit :

    Avez vous du contrer face à un furvent ? Aucun doute que l’aide de Coriolis et Firost vous auront diverti et soutenu face aux vents des Dientes ! Quelle belle horde vous faites là !

  2. Vanesha dit :

    Des peaux de phoques avec des semelles en pneu… quelle drôle d’aventure tout de même !

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